Multitâche et sécurité ne font pas bon ménage

Les scientifiques ont prouvé solidement ces dernières années que le multitâche nous fait du tort. Et pourtant, les employeurs et les travailleurs pratiquent intensivement le multitâche dans les bureaux, les usines, les magasins et même sur la route.

Jusqu’il y a peu, l’attention sur les effets négatifs du multitâche venait surtout de gens qui effectuaient des travaux de bureau, parce que l’augmentation du nombre de leurs tâches sautait aux yeux.

Ou bien cela vient-il du fait que les journalistes sont des multitâches notoires ?

Mais on réalise de plus en plus que le multitâche est aussi un gros problème sur d’autres lieux de travail, comme les usines ou les hôpitaux. Vous trouvez ça bien, vous, l’idée que les docteurs se préoccupent de leur smartphone pendant une opération chirurgicale ?

En temps de crise, c’est compréhensible que les employeurs préfèrent confier les tâches supplémentaires au personnel existant. Et les travailleurs ne disent pas aussi vite ‘non’ à des tâches supplémentaires dans un marché du travail difficile.

Et pourtant, cela peut très mal se passer quand on s’acquitte des nouvelles tâches « entre deux » tâches existantes, sans leur allouer du temps séparément. Et le problème devient encore plus important quand les travailleurs ont un smartphone, auquel ils doivent quand-même jeter un œil ‘de temps en temps’.

Plus heureux sans multitâche 

Nous travaillons moins efficacement si nous avons besoin de diviser notre attention consciente sur deux ou plusieurs tâches, mais dans un environnement industriel, le multitâche peut même mener à des situations dangereuses.

Malgré toutes les formations, c’est un challenge de garder en tête toutes les consignes de sécurité, surtout quand notre smartphone réclame aussi notre attention.

Ceci n’est pas une question d’opposition entre les intérêts des employeurs et des travailleurs, car le win-win est assez évident.

Investir dans la lutte contre le multitâche au travail, cela signifie une plus haute productivité, moins d’absences pour maladie, et des travailleurs plus heureux.

Le prix du multitâche en un coup d'oeil

 

 

 

Interview: ‘Les gens ne se réalisent pas quand ils ont des comportements dangereux.’

Le psychologue et expert en sécurité Juni Daalmans (photo) associe de récentes informations issues des neurosciences avec la recherche de plus de sécurité au travail.

 

 

Ces dernières années, il a été prouvé clairement que le multitâche est inefficace. Comment l’expliquez-vous ?

Nous devons avant tout définir ce qu’est précisément le multitâche, car en principe nous sommes tout à fait capables de faire plusieurs choses en même temps.

Pendant que je parle avec vous, je peux sans souci changer de chaussures, et je peux aussi conduire la voiture en écoutant la radio.

Le multitâche devient un problème si nous essayons de combiner deux tâches conscientes, ou en général si 2 tâches requièrent en même temps une même zone du cerveau. On a découvert dans de récentes recherches qu’on ne peut consciemment faire qu’une chose à la fois.

Si nous devons donner notre attention consciente à plusieurs tâches en même temps, alors en fait, nous passons sans cesse de l’une à l’autre.

Ce qui est ennuyeux, c’est qu’il faut un certain temps pour se préparer à chaque tâche, et qu’il faut aussi une pause pour les intégrer. Ces deux processus nécessitent de l’énergie, et donc on diminue notre rendement si on doit constamment passer d’une activité à l’autre.

Ne pas décider de s’occuper d’une tâche d’abord, puis de l’autre, mène entre autres à une perte de qualité.

Dans un bureau, le multitâche mène à plus de stress et une perte de productivité. Mais le risque n’est-il pas plus grand encore dans d’autres environnements de travail ?

Si. En principe, nous n’avons pas besoin de notre attention consciente pour des manipulations dangereuses, si elles sont bien programmées. Mais si on se concentre en même temps sur une tâche consciente, alors le traitement inconscient s’en trouve perturbé.

Le meilleur exemple, c’est le téléphone mains-libres : parce que cela requiert un effort de s’imaginer la personne avec qui l’on parle et ce qu’elle est en train de faire, une partie de nos capacités visuelles est mobilisée. Et on en a bien besoin pour conduire ! Avec cette combinaison, on va donc zigzaguer sur la route ou mal aborder un tournant.

Mais le problème ne se limite pas à la conduite. Dans une usine, il y a aussi des cas où les gens vont pratiquer le multitâche, par exemple quand ils commencent une procédure alors qu’ils sont encore en train de lire les instructions.

Pourtant, avertir les gens ne semble pas toujours suffire.

Il faut d’abord se demander si les gens se réalisent qu’ils ont un comportement dangereux. Si deux opérateurs travaillent l’un à côté de l’autre, ils devraient en fait s’arrêter pour parler s’ils sont en train de faire quelque chose de nouveau ou de compliqué. Mais s’en rendent-ils compte ?

Le plus gros problème, c’est justement qu’en pratiquant le multitâche, on ne se rend pas compte que nos prestations sont moins bonnes. Et pour pouvoir corriger les choses, il faut se rendre compte que la situation est dangereuse.

Comment traduisez-vous ces idées dans la pratique ? 

Une des choses sur lesquelles je mets l’accent, c’est la réalisation qu’on ne peut jamais anticiper des dangers qu’on ne connaît pas. Je suis un grand défenseur de l’éducation à la sécurité, où on montre et fait ressentir effectivement les dangers. 

Se contenter de donner des brochures aux gens n’a pas beaucoup de sens. Et les gens qui sont nouveaux doivent être formés tout de suite.

La partie ennuyeuse de mon travail, c’est que j’entends tout le temps que j’ai raison, et qu’ils ont déjà entendu ce que je dis, car c’est effrayant de constater à quel point les gens ne respectent pas ces quelques règles simples dans la pratique.

Le plus gros problème c’est que les gens qui pratiquent le multitâche ne se rendent pas du tout compte que leurs prestations sont moins bonnes.

Il ne suffit pas de dire les choses, il faut y être confronté.

C’est exact, et à côté de cela il est également vrai que les entreprises ont trop confiance dans les règles et les protocoles. C’est un raisonnement trop simpliste des managers de se dire que les règles suffisent pour pousser les gens à agir.

De la même manière, je sais parfaitement ce que je dois faire pour maigrir, mais je ne le mets pas en pratique si j’ai devant moi une bouteille de vin et que j’ai envie de chips. Les gens pensent simplement : la procédure me dit de faire ainsi, mais je vais vite faire autrement pour finir mon travail à temps.

Les organisations doivent donc cesser de surestimer les procédures.

Les procédures ne sont-elles pas aussi une bonne manière de se couvrir ?

Ca joue certainement un rôle. On appelle ça un faux sentiment de sécurité. Si c’est sur papier, le management a fait son travail. Je constate que les instances de contrôle jouent souvent le jeu de ce raisonnement après un accident.

Si nous comprenons vraiment pourquoi une procédure de sécurité est mise en place, alors on va beaucoup plus en tenir compte.

Un autre facteur qui joue dans la sécurité sur le lieu de travail, c’est l’accoutumance. Les travailleurs qui doivent souvent effectuer une tâche dangereuse, finissent par relativiser le danger.

C’est pour cela que je recommande souvent de procéder à plus de rotations des postes dans l’entreprise, pour qu’il y ait moins de risques d’accoutumance.

Les organisations doivent-elles mieux tenir à l’œil le respect des procédures de sécurité ?

Je constate que les résultats suivent vite si les organisations portent vraiment attention à la sécurité, au lieu de se contenter d’en parler. Le management doit mener une politique consistante, en paroles et en actions.

Est-il important que les cadres montrent le bon exemple ?

Absolument ! Une politique de sécurité conséquente rayonne automatiquement sur les employés. Les gens sont par nature enclins à suivre l’exemple des leaders, et en tant qu’organisation on doit se servir de cela.

Et si toute l’équipe agit en sécurité, alors nous le ferons aussi. Les gens veulent faire partie du groupe, donc la culture d’entreprise est importante.

5 techniques de lutte contre le multitâche au travail


1. Appliquez la règle des 20 minutes 
Travaillez au moins 20 minutes concentré(e) sur une tâche avant de passer à une autre tâche. Vous pouvez ainsi mieux vous concentrer sans toutefois perdre la variété qui rend votre travail tellement chouette.

2. Gardez votresmartphone loin 
Cachez votre smartphone au début de la journée de travail dans votre casier ou un autre endroit qui le rend difficile d’accès. Contrôlez-le maximum 3 fois par jour.

3. Prenez régulièrement une pause
Introduire des temps de repos est très important pour la productivité et la sécurité au travail.

4. Êtes-vous manager ?
Donnez le bon exemple, car les cadres courent le plus gros risque de tomber dans le piège du multitâche.

5. Parlez-en à vos colleègues 
Vérifiez régulièrement si le personnel a assez de temps pour effectuer toutes les tâches imparties et s’ils ne se sentent pas obligés de pratiquer le multitâche.